On nous répète tellement qu’il faut épargner qu’on finit par le faire sans trop savoir pourquoi. Un virement part chaque mois, le livret grossit, et un jour, la question arrive : « aucun projet avec cet argent… Ça sert à quoi ? ». C’est la phrase d’une personne sur un forum, et je pense qu’elle est beaucoup plus sérieuse qu’elle n’en a l’air.
Mon avis, c’est qu’épargner sans projet n’est pas inutile, mais que c’est fragile. Une épargne qui n’a pas de nom finit souvent d’une des deux façons. Soit elle est dépensée sans qu’on sache trop où, soit elle grossit indéfiniment pendant qu’on se prive pour rien. Du coup, je ne chercherais pas à m’inventer un projet, je donnerais plutôt un rôle à cet argent, et une limite.
Épargner sans projet, ça sert à quoi ?
À avoir de quoi encaisser un coup dur, d’abord, et ça, c’est déjà un vrai rôle : l’épargne de précaution, avec une cible de quelques mois de dépenses. Au-delà, l’argent sans projet sert à garder de la marge pour un choix futur (déménager, changer de travail). Mais une fois ces deux rôles remplis, continuer sans but a moins de sens.
Les deux façons dont ça tourne mal
La première, c’est l’épargne qui fond. Dans une autre discussion, quelqu’un racontait : « je me suis retrouvé avec 8k et je les ai claqué je sais pas comment », avant d’ajouter « car je n’avais aucun projet ». Je trouve que ça résume bien le mécanisme. Une somme sans nom n’a personne pour la défendre. Le jour où une envie arrive, rien ne dit « non, cet argent est pour autre chose », donc elle part par petits morceaux, et à la fin, on ne se souvient de rien de précis.
La seconde est plus discrète, c’est l’épargne qui n’en finit pas. D’autres décrivaient l’inverse, l’envie de « coffrer un maximum », de mettre de côté tout ce qui est possible, sans jamais savoir à quel moment ce serait assez. Ça donne des gens qui ont beaucoup de côté et qui se sentent quand même en danger, et qui culpabilisent à chaque dépense (j’en parlais dans cet article). Sans cible, il n’y a pas de ligne d’arrivée, donc pas de moment où on se dit que c’est bon.
Le premier rôle : la précaution
Si tu n’as pas encore de réserve pour les coups durs, ton épargne sans projet en a un, de projet, simplement tu ne l’as pas nommé. C’est la panne de voiture, l’arrêt de travail, le mois sans salaire. Le repère courant, c’est 3 à 6 mois de dépenses essentielles, et j’explique comment le calculer ici.
Ce que j’aime dans cette façon de voir, c’est qu’elle donne une ligne d’arrivée. Tu sais combien il te faut, donc tu sais quand tu as fini. Et le jour où tu y es, le virement peut changer de destination (je séparerais d’ailleurs cette réserve du reste, je détaille pourquoi).
Le deuxième rôle : garder des choix ouverts
Au-delà de la précaution, il y a une épargne que je trouve utile même sans projet précis, celle qui te laisse la possibilité de changer d’avis. Partir d’un travail qui te pèse sans attendre d’en avoir trouvé un autre, déménager si une opportunité se présente, prendre quelques mois pour souffler. Tu ne sais pas encore si tu le feras, mais le jour où l’envie arrive, ce n’est pas l’argent qui décide à ta place.
Je ne lui donnerais pas un montant énorme pour autant. Et surtout, je lui donnerais un nom, même vague, sur le livret ou dans l’appli. Un livret qui s’appelle « au cas où je change de vie » ne se dépense pas de la même façon qu’un livret qui s’appelle « livret A ». Ça paraît bête, mais c’est le nom qui défend l’argent quand une envie passe.
Quand ça ne sert plus
C’est la partie que les conseils d’épargne oublient souvent. Une fois la précaution remplie, et quelques mois de marge en plus si ça te rassure, continuer à épargner sans aucun but n’a plus beaucoup de sens à mes yeux. Tu te prives aujourd’hui pour un futur qui n’a pas de visage.
Dans ce cas, je ferais un choix conscient entre trois options. Nommer enfin des projets (des vacances, un achat, une formation), et voici des exemples d’objectifs selon ta situation si tu manques d’idées. Augmenter le compte Plaisir, parce que profiter, c’est aussi épargner un peu moins, et j’explique quand l’augmenter. Ou placer à long terme, ce dont je ne parle pas ici, pour des raisons que j’explique dans un article à part.
Ce que je ne ferais pas, c’est laisser le virement tourner par habitude, sans jamais le regarder. Une épargne qui n’est plus décidée finit souvent par devenir une source de culpabilité plutôt qu’une source de tranquillité, et ce n’est pas pour ça qu’on la fait.
Et dans les 3 comptes
Avec la méthode des 3 comptes, l’épargne n’est pas un des trois comptes, c’est un virement à côté, fait le jour de la paie, qui réduit d’autant le budget Plaisir. C’est ce qui rend la question si concrète, puisque chaque euro épargné sans but est un euro de moins pour le plaisir de ce mois-ci. Je ne trouve pas ça grave tant que l’argent a un rôle. Quand il n’en a plus, je pense que le plaisir de ce mois-ci mérite de récupérer sa part.
Le bon moment pour se poser la question, c’est le check mensuel, ou une fois par an si tu préfères. Est-ce que ce virement a encore une raison d’être ? Si oui, laquelle ? Si tu ne sais pas répondre, c’est déjà une réponse.