Rapport à l'argent

J'ai les moyens, mais je culpabilise à chaque dépense

On parle souvent des gens qui dépensent trop. On parle beaucoup moins de ceux qui ne dépensent plus du tout, alors qu’ils en auraient largement les moyens. Ils mettent de côté une grosse partie de leur salaire, ils n’ont pas de dettes, et pourtant chaque achat pour eux-mêmes leur pèse, comme s’ils faisaient quelque chose de mal.

Je pense que se répéter qu’on a le droit ne suffit pas, et que ce blocage se règle surtout quand la permission est écrite quelque part, décidée à froid, avec un montant. C’est exactement ce que fait un compte Plaisir alimenté le jour de la paie : l’argent qui est dessus est fait pour être dépensé, et le dépenser, c’est suivre le plan.

Pourquoi je culpabilise de dépenser alors que j’ai les moyens ?

Souvent parce que chaque dépense ressemble à de la sécurité perdue. Quand on a connu le manque, ou qu’on a appris que l’argent est rare, dépenser pour soi réveille la peur de manquer, même avec un bon salaire. Le chiffre sur le compte rassure, et chaque achat le fait baisser. Un budget plaisir décidé à l’avance coupe ce lien.

D’où vient ce blocage

En lisant des forums de finances perso, j’ai été surpris de voir combien ces gens sont nombreux, avec des phrases comme « je pèse chaque achat (alors que financièrement, il n’y a aucune raison) » ou « Je suis malade dès que j’achète un truc « plaisir » ». Deux profils revenaient beaucoup.

Le premier, ce sont les gens qui ont grandi avec peu. Quelqu’un écrivait par exemple « je réalise que je vais garder mes réflexes de pauvre à vie ». Une autre personne, sortie d’une longue période de privation, demandait combien les autres dépensaient en loisirs, parce qu’elle n’avait « pas de références dans la vie ». Quand on a passé des années à compter chaque euro, le réflexe ne disparaît pas le jour où le salaire augmente.

Le second, ce sont les gens qui épargnent pour un but lointain, et pour qui chaque dépense est un manque à gagner. Un jeune épargnant le disait très directement : « chaque dépense de type loisir je le perçois comme une occasion ratée de pouvoir investir ». Avec ce raisonnement, même un écran à 500€, qu’on peut s’offrir sans problème, devient une faute.

Les deux ont un point commun, je trouve. La décision se joue au moment de l’achat, sous le coup de l’émotion, et à ce moment-là, la peur gagne presque toujours.

Vérifier d’abord que la sécurité est vraiment là

Avant de parler de permission, je ferais un point honnête sur ta situation, parce que c’est ce qui permet de faire taire la petite voix.

Est-ce que tu as une réserve pour les coups durs ? Si tu as quelques mois de dépenses de côté, tu es déjà mieux protégé que beaucoup de gens (voici comment je calculerais le bon montant). Est-ce que tes projets importants ont leur propre virement ? Si oui, ils avancent tout seuls, que tu t’achètes un livre ou pas. Et est-ce que tes dépenses annuelles sont prévues ? Si c’est le cas, il n’y a plus de grosse facture cachée qui attend au coin de l’année.

Si tu coches ces trois cases, je pense que tu peux te le dire clairement : ta sécurité ne dépend pas de ce que tu dépenses en plaisir ce mois-ci. La peur ne disparaîtra pas d’un coup, mais au moins, elle ne repose plus sur un vrai risque. Et si ton épargne continue de grossir sans but précis, je me suis demandé à quoi elle sert encore.

Le compte Plaisir comme permission

C’est là que la méthode des 3 comptes m’aide le plus à expliquer ce que je veux dire. Le jour de la paie, une somme part vers l’épargne, une vers les prélèvements, une vers la vie courante, et une vers le compte Plaisir. Tout ça est décidé une fois, à froid, quand on n’est pas devant une vitrine.

Une fois l’argent arrivé sur le compte Plaisir, la question n’est plus « est-ce que j’ai le droit de dépenser ? », puisque la réponse est déjà oui. La seule question qui reste, c’est « qu’est-ce qui me fait envie ? ». Et ça change tout.

Et je ne suis pas le seul à le penser. Dans une discussion entière consacrée à cette culpabilité, la solution qui revenait le plus, c’était justement un compte à part pour les loisirs, alimenté au début du mois. Quelqu’un disait que ça « supprime 90% de la culpabilité », un autre que « Sur un compte dédié je n’ai aucune culpabilité de dépensé ». Je trouve ça parlant, venant de gens qui ne connaissaient pas la méthode.

Pour un épargnant, il y a un détail qui compte : le virement d’épargne part en même temps que celui du plaisir. Du coup, chaque euro dépensé sur le compte Plaisir n’est pas pris sur l’épargne, puisqu’elle est déjà faite pour le mois. L’occasion « ratée » d’investir n’existe pas, l’investissement a eu lieu le jour de la paie.

Commencer petit, mais dépenser vraiment

Si tu as du mal, je ne mettrais pas tout de suite une grosse somme sur ce compte. Je commencerais par un montant qui te paraît raisonnable, même modeste, avec une seule règle : il doit être dépensé, ou mis de côté pour un plaisir plus gros. Il ne repart pas vers l’épargne.

Ça peut paraître bizarre comme règle, mais pour quelqu’un qui culpabilise, c’est important. Si l’argent non dépensé retourne à l’épargne, la petite voix trouve toujours une bonne raison de ne rien acheter. Si l’argent ne peut plus retourner à l’épargne, autant en profiter.

Et si tu ne sais pas quoi en faire, je trouve que l’idée d’« acheter du temps », qui revenait dans une autre discussion, est une bonne piste : quelqu’un pour le ménage, un repas livré un soir de fatigue, un trajet en train plutôt qu’en voiture. Ce sont des dépenses qui ne ressemblent pas à du gaspillage, même pour quelqu’un de très économe.

Une fois que tu tiens ce petit montant quelques mois sans culpabiliser, tu peux l’augmenter. Je parle ici des signaux qui montrent qu’il est temps de le faire, et l’épargne de précaution atteinte en fait partie.

Si la peur est plus forte que ça

Je ne vais pas prétendre qu’un compte bancaire règle tout. Quand la peur de manquer vient de loin, d’une enfance difficile notamment, elle peut résister à tous les systèmes. Plusieurs personnes dans ces discussions conseillaient d’en parler à un professionnel, et je trouve que ça n’a rien de honteux. Ça ne se range pas dans un budget.

Mais pour beaucoup de gens, je crois qu’une permission écrite, avec un montant et une date, fait déjà une énorme différence. Tu as travaillé pour cet argent, tu as protégé ton avenir, et le reste est là pour que tu en profites un peu. Si tu veux aller plus loin sur ce sujet, j’ai écrit un article plus général sur la culpabilité de dépenser, et un autre sur la passion qui coûte cher, qui touche souvent les mêmes personnes.