On parle souvent de la honte de ne pas avoir d’argent. On parle beaucoup moins de la gêne inverse, celle d’en avoir un peu de côté quand le reste de la famille galère. Sur un forum, dans une discussion sur l’argent et les relations, quelqu’un écrivait : « Je dois mentir depuis plusieurs années sur ma situation financière ». La raison, c’était d’éviter les demandes d’argent et le chantage affectif qui allait avec. Une autre personne disait, après une mauvaise expérience : « Depuis je ne veux plus parler d’argent à qui que ce soit. »
Sur cette question, j’ai un avis assez net. Tu n’as aucune obligation de dire combien tu as de côté, à personne, et te taire n’a rien de malhonnête. Le mensonge, par contre, finit par coûter cher, en énergie et en confiance. Entre les deux, je pense qu’il y a une voie plus tenable, celle de parler de tes règles plutôt que de tes montants.
Faut-il dire à sa famille combien on a d’épargne ?
Non, ce n’est pas une obligation, et ce n’est souvent pas utile. Le montant attire les comparaisons et les demandes, sans aider personne à comprendre ta situation. Ce qui aide davantage, c’est d’expliquer tes règles : que ton épargne a un rôle précis, et ce que tu peux ou ne peux pas faire pour les autres.
Se taire, ce n’est pas mentir
C’est la première chose que je dirais à quelqu’un qui culpabilise. Ne pas annoncer le solde de ton livret au repas de Noël, ce n’est pas cacher quelque chose de grave. C’est une information privée, comme ton salaire ou ta santé, et tu choisis à qui tu la donnes.
Le mensonge, c’est autre chose. Dire qu’on n’a rien quand on a quelque chose, inventer des difficultés pour couper court, s’inventer des dépenses qu’on n’a pas faites. Sur le moment, ça marche, et je comprends parfaitement pourquoi on le fait. Mais un mensonge se tient sur la durée. Il faut s’en souvenir, le rendre cohérent, éviter de se trahir quand on part en vacances ou qu’on change de voiture. Au bout de quelques années, comme le disait la personne du forum, ça devient un poids en soi.
Pourquoi le montant pose problème
Je pense que le chiffre est le pire morceau d’information à partager, parce qu’il est à la fois précis et complètement dénué de contexte. Annoncer 12 000€ de côté, pour quelqu’un qui est à découvert tous les mois, ça sonne comme une fortune. Personne ne voit que c’est six mois de dépenses essentielles, dont la moitié est prévue pour changer de voiture. Ni que tu t’es serré la ceinture pendant trois ans pour y arriver.
Du coup, le montant déclenche presque toujours les mêmes réactions. Il y a la comparaison (« tu as de la chance »), la demande (« tu pourrais bien m’aider »), et parfois le reproche (« et tu ne dis rien alors que ta sœur galère »). Aucune des trois ne tient compte de ce que représente vraiment cet argent pour toi.
Parler de tes règles plutôt que de tes chiffres
C’est la voie du milieu qui me paraît la plus tenable. Au lieu de dire combien, tu dis comment. Par exemple : « j’ai une réserve pour les coups durs, et je n’y touche pas pour autre chose ». Ou alors : « j’ai un budget pour aider, il est de tant par an, et quand il est utilisé, il est utilisé ».
Ça a deux avantages. D’abord, tu ne mens pas, puisque tout ce que tu dis est vrai. Ensuite, la conversation se déplace du « tu as de l’argent » vers le « voilà ce que je peux faire », ce qui est beaucoup plus facile à défendre. Une règle, ça se discute moins qu’un montant, parce qu’elle ne dépend pas de qui la demande.
Avec la méthode des 3 comptes, ces règles existent déjà, en fait. L’épargne de précaution a un rôle, les projets ont le leur. Et si tu veux aider ta famille, tu peux créer une ligne pour ça, prise sur le Plaisir ou sur un petit virement à part. Ce que tu donnes, tu le décides une fois, à froid, et pas sous la pression d’une demande un dimanche soir. Si un proche te demande de l’argent, j’ai écrit sur la façon de répondre, et sur le cas des parents qu’on aide.
Quand en dire plus
Il y a des cas où je pense qu’il vaut mieux en dire plus, ou au moins à quelqu’un. Avec ton ou ta partenaire, d’abord. Un couple qui ne sait pas ce que l’autre a de côté prend ses décisions à moitié à l’aveugle (la transparence change beaucoup de choses dans le couple). Avec un parent âgé dont tu vas peut-être devoir t’occuper, aussi, parce que ça permet de prévoir ensemble.
Et quand le silence te pèse plus que la peur des demandes, en parler à une seule personne de confiance, sans forcément donner de chiffre, peut suffire à alléger les choses. J’ai écrit plus largement sur la façon de parler d’argent sans tabou.
Et si tu te sens coupable d’avoir de côté
C’est souvent ce qui se cache derrière. Tu as mis de l’argent de côté, peut-être en te privant, et tu te sens presque redevable envers ceux qui ne l’ont pas. Je trouve ça très humain, mais je ne crois pas que ce soit juste. Avoir une réserve, ce n’est pas avoir pris quelque chose à quelqu’un. C’est ce qui te permet de ne pas devenir à ton tour celui qui doit demander.
Et si l’écart avec tes frères et sœurs est la vraie source de tension, c’est une situation qui a ses propres pièges. J’en parle dans cet article sur l’argent dans la fratrie.