Épargne et projets

, mis à jour le

"Combien devrais-tu avoir de côté à ton âge ?"

Tu as forcément croisé ce genre de chiffre. À 30 ans, tu devrais avoir l’équivalent d’une année de salaire de côté. À 40 ans, trois fois. À 50 ans, six fois. Ça circule sous forme de tableaux, de graphiques, de vidéos de trente secondes, et ça produit toujours le même effet : tu fais le calcul, tu regardes ton livret, et tu passes une mauvaise soirée.

Je n’ai jamais utilisé ces repères, et je ne les recommanderais à personne. Pas parce que le principe d’épargner serait mauvais, évidemment, mais parce que ces chiffres mesurent la mauvaise chose.

D’où sortent ces chiffres

Ces repères viennent presque tous de recommandations conçues pour préparer une retraite dans un pays où elle repose largement sur l’épargne individuelle. Transposés ailleurs, avec d’autres systèmes de retraite, d’autres niveaux de charges sociales et d’autres marchés du logement, ils perdent une grande partie de leur sens.

Et surtout, ils raisonnent en multiple de salaire, ce qui est un repère bien pratique pour faire un tableau et complètement aveugle à ta situation réelle. Deux personnes qui gagnent la même chose peuvent avoir des marges radicalement différentes selon qu’elles habitent dans une grande ville ou pas, qu’elles aient des enfants ou pas, qu’elles remboursent un crédit ou pas.

J’ai déjà fait cette démonstration à propos de la règle des 50/30/20, qui recommande de consacrer la moitié de ses revenus aux besoins. Pour un couple parisien, la moitié de 4 400€ ne couvre même pas le loyer et les charges de base. La règle est juste, elle est simplement inapplicable là où beaucoup de gens vivent.

Le vrai problème de ces repères

Il est plus profond qu’une question d’exactitude : un chiffre de comparaison te renseigne sur les autres, jamais sur toi.

Quand tu apprends que tu devrais avoir trois fois ton salaire de côté, tu n’apprends rien d’actionnable. Tu n’apprends pas quoi faire demain matin, tu apprends seulement que tu es en retard. Et une information qui te dit uniquement que tu es en retard produit un résultat unique : le découragement.

C’est particulièrement injuste pour ceux qui ont eu une trajectoire non linéaire. On a traversé une période à zéro revenu, avec une démission, une maladie, et une année entière chez nos beaux-parents pour tenir. Sur n’importe quel tableau d’épargne par âge, cette période nous met à la cave. Elle ne dit pourtant rien de notre façon de gérer, elle dit juste que la vie est passée par là.

Les trajectoires financières ne sont pas des lignes droites. Nos propres revenus sont passés par cinq phases très différentes en quinze ans, et un système qui ne tient que dans une seule de ces phases ne sert à rien.

Ce que je regarde à la place

Trois indicateurs, et aucun ne se compare à quiconque.

Combien de mois je tiens sans revenu. C’est le seul chiffre d’épargne qui m’intéresse vraiment. Pas un multiple de salaire, un nombre de mois. Tu prends ce qui sort de tes comptes chaque mois, tu divises ton épargne disponible par ce montant, et tu obtiens ta vraie marge de manœuvre. Trois mois, c’est déjà confortable. Un mois, c’est fragile. Zéro, c’est ce qu’on a vécu, et je ne le souhaite à personne. C’est ça, une épargne de précaution, et son montant dépend de tes charges, pas de ton salaire.

Est-ce que le mois se termine sans tension. C’est un indicateur binaire, et il vaut tous les tableaux. Si tu finis tes mois sans regarder ton solde avec inquiétude, ton système fonctionne, quel que soit le montant sur ton livret. Si tu finis tes mois dans le rouge alors que tu as trois fois ton salaire de côté, ton système ne fonctionne pas.

Est-ce que la courbe monte. Peu importe la pente. 30€ par mois, c’est ce qu’on met sur le livret de notre fils depuis sa naissance, et sur quinze ans ça fait une somme qui compte. La régularité produit plus de résultats que le montant, et c’est une bonne nouvelle, parce que la régularité, tout le monde peut y arriver.

Le seul cas où un repère externe est utile

Il y en a un, et il est très différent de ceux qu’on te vend.

Quand tu prépares quelque chose de précis, tu as besoin d’un chiffre précis. Pour un achat immobilier, il te faut de quoi payer les frais de notaire, c’est-à-dire 7 à 8% du prix d’un logement ancien, parce que c’est en général le minimum que les banques demandent. Ce chiffre-là n’est pas une norme sociale, c’est une contrainte technique liée à ton projet.

La différence est nette. Un objectif attaché à un projet te dit quoi faire. Un objectif attaché à ton âge te dit seulement ce que tu vaudrais par rapport aux autres.

Ce que je dirais à quelqu’un qui se sent en retard

Que la comparaison est le sport le plus coûteux qui existe en matière d’argent, et que ces tableaux sont conçus pour la déclencher.

Ce qui compte, c’est l’écart entre ta situation d’il y a un an et celle d’aujourd’hui. Si tu es passé de systématiquement à découvert à des mois qui se terminent à l’équilibre, tu as accompli quelque chose d’énorme, même si aucun tableau ne le reconnaîtra. Moi j’ai mis des années à sortir du découvert permanent, et le jour où j’y suis arrivé, je n’avais toujours rien qui ressemblait à une année de salaire de côté.

Le retard, ça se rattrape. Le découragement, beaucoup moins.

Sources