Le jour où on trouve un appartement qui plaît, il y a presque toujours un moment de doute devant le loyer. Tout le monde a entendu qu’il ne fallait pas dépasser un tiers de son salaire, et quand le montant dépasse un peu, on ne sait plus trop si c’est raisonnable ou si on va le regretter dans six mois.
Moi, je pense que le tiers est un repère grossier, qui vient surtout des dossiers de location, et qu’il ne dit rien de ta vie à toi. Ce que je regarderais à la place, c’est ce qui reste une fois que tout ce qui est prélevé chaque mois est payé, et si ce reste suffit pour vivre, se faire un peu plaisir et mettre de côté.
Le loyer doit-il faire un tiers du salaire ?
Non, ce n’est pas une obligation, c’est une habitude. Beaucoup de propriétaires et d’agences demandent des revenus autour de trois fois le loyer, mais la liste officielle des justificatifs qu’ils peuvent exiger ne fixe aucun seuil. Le plus utile, c’est de calculer ton reste à vivre : ce qui reste après le loyer et toutes les charges fixes.
D’où vient la règle du tiers
Sur les forums, la phrase « Je sais que la règle c’est 1/3 du salaire » revient souvent, chez des jeunes qui demandent aux autres : « Ça peut le faire selon vous ? ». Les réponses contestent la règle, mais donnent rarement une autre façon de trancher. En fait, il y a deux choses qu’on mélange souvent.
D’un côté, il y a la location. Beaucoup de propriétaires et d’agences demandent que tes revenus fassent au moins trois fois le loyer. Mais ce n’est pas la loi. Service Public liste précisément les justificatifs qu’un propriétaire a le droit de demander (fiches de paie, avis d’imposition, etc.) et lui interdit d’en exiger d’autres, sans fixer aucun niveau de revenus minimum. En pratique, le tiers reste donc un filtre courant pour décrocher un appartement, mais c’est un critère de sélection, pas une règle de budget.
De l’autre côté, il y a le crédit immobilier. Là, il existe une vraie norme : depuis 2022, le Haut Conseil de stabilité financière impose aux banques que les mensualités de tous tes crédits, assurance comprise, ne dépassent pas en principe 35 % de tes revenus (avec une part de dérogations possible). C’est ce chiffre qu’on entend aussi sous le nom de « taux d’endettement ». Il concerne les crédits, pas le loyer, mais il a sans doute contribué à ancrer l’idée qu’un tiers, c’est la limite.
Ce que la règle oublie
Le problème du tiers, c’est qu’il regarde un seul chiffre. Or 700€ de loyer pour 2 100€ de salaire, ce n’est pas du tout la même chose si tu as une voiture à crédit ou pas, si tu vis seul ou à deux, si ton travail est à dix minutes à pied ou à une heure de train.
Il oublie aussi que les petits salaires et les gros salaires ne vivent pas la même règle. Avec 1 500€, un tiers laisse 1 000€ pour tout le reste, ce qui peut être très juste. Avec 4 000€, un loyer à 45 % du salaire laisse encore 2 200€, ce qui est confortable. Et il ignore l’endroit où tu vis : dans une grande ville, rester sous le tiers peut vouloir dire habiter très loin, et payer en transport ou en temps ce qu’on a économisé sur le loyer.
Le calcul que je ferais à la place
Je partirais de la méthode des 3 comptes, parce qu’elle donne une façon très concrète de répondre.
D’abord, additionne tout ce qui serait prélevé chaque mois dans ce nouveau logement : le loyer charges comprises, l’énergie, l’assurance habitation, internet, le téléphone, l’abonnement de transport, les crédits en cours. C’est ce que paierait ton compte Prélèvements fixes.
Ensuite, regarde ce qui reste sur ton salaire, et vérifie que ce reste couvre trois choses. La vie courante d’abord (courses, essence, produits du quotidien), en partant de ce que tu dépenses vraiment aujourd’hui (j’explique ici comment estimer le budget courses). Ensuite un minimum de plaisir, parce qu’un budget sans aucune sortie ne tient pas longtemps. Et enfin un peu d’épargne, au moins pour constituer une réserve pour les imprévus.
Si les trois rentrent, le loyer passe, même s’il dépasse le tiers. Si l’un des trois tombe à zéro, je ne signerais pas, même si le loyer est sous le tiers.
Deux exemples
Prenons Lucas, 2 000€ nets par mois, qui vise un appartement à 750€ charges comprises, soit un peu plus de 37 % de son salaire. Le reste de ses prélèvements (énergie, assurance, téléphone, internet, transport) fait 180€. Son compte Prélèvements fixes demande donc 930€, et il lui reste 1 070€. Ses courses et le quotidien tournent autour de 350€, il veut garder 100€ d’épargne, et il lui reste 620€ pour le plaisir. Le loyer dépasse le tiers, mais franchement, ça passe très bien.
Prenons maintenant Sarah, 1 900€ nets, qui vise un studio à 950€ dans une grande ville, soit la moitié de son salaire. Avec 200€ d’autres prélèvements, elle arrive à 1 150€, et il lui reste 750€. Le quotidien lui coûte 330€, il reste 420€ à partager entre le plaisir et l’épargne. C’est faisable, mais sans marge : la moindre régularisation d’énergie ou une panne la met dans le rouge. Là, je réfléchirais à deux fois, ou je chercherais à baisser autre chose (une colocation, un logement un peu plus loin mais mieux desservi).
Tu vois que le pourcentage du loyer ne dit pas grand-chose à lui seul. Lucas dépasse le tiers et vit à l’aise, Sarah est bien au-dessus et n’a plus aucune marge, et c’est ce qui reste à la fin, plus que le pourcentage, qui fait la différence.
Et pour décrocher l’appartement ?
Ton calcul peut te dire qu’un loyer passe, alors que le propriétaire, lui, raisonne en « trois fois le loyer ». C’est frustrant, mais c’est comme ça qu’il trie les dossiers. Un garant, ou une garantie comme celles que proposent certains organismes, peut aider à compenser. Ce que je ne ferais pas, en revanche, c’est de me forcer à rester sous le tiers juste pour cocher une case, si le logement qui le respecte te coûte deux heures de transport par jour.
Si tu démarres dans la vie active et que c’est ton premier logement, j’ai aussi écrit sur comment bien démarrer avec un premier salaire. Et pour faire le point complet sur tes charges avant de signer, ce guide pour comprendre son budget reprend tout depuis le début.
Sources
- Futur locataire d’un logement privé : justificatifs à donner au propriétaire, Service Public
- Mesure relative à l’octroi de crédits immobiliers, Haut Conseil de stabilité financière