Une fois que le système à trois comptes tourne, il se passe toujours la même chose. Tu constates que ça marche, tu trouves ça satisfaisant, et tu te dis que si séparer en trois a produit ce résultat, séparer en quatre ou cinq produirait encore mieux.
Un compte pour les vacances, un compte pour les imprévus, un autre pour les dépenses des enfants ou pour les frais professionnels. Chaque idée est parfaitement logique prise séparément, et c’est exactement pour ça qu’on y tombe.
J’ai résisté, et je vais t’expliquer pourquoi.
Ce que coûte un compte de plus
Un compte supplémentaire, ce n’est pas juste une ligne de plus dans ton application bancaire. C’est trois choses.
C’est un virement de plus à faire tous les mois. Mon point mensuel prend quinze minutes, découpées à peu près en cinq minutes de tableur, cinq minutes de vérification des soldes et cinq minutes de virements. Ce format-là tient depuis des années parce qu’il est court. À cinq comptes, tu passes à vingt-cinq minutes, et une routine de vingt-cinq minutes, ce n’est plus une routine, c’est une corvée qu’on repousse.
C’est un montant de plus à décider. Chaque compte a besoin d’une enveloppe, donc d’un arbitrage, donc d’une décision que tu dois reprendre chaque fois que ta situation bouge. Multiplier les comptes, c’est multiplier les décisions, et ce sont les décisions qui usent, pas les euros.
Et c’est un solde de plus à interpréter. À trois comptes, tu sais immédiatement ce que veut dire chaque chiffre. À six, tu ne sais plus lequel est censé être bas en milieu de mois et lequel ne devrait pas l’être, et tu te retrouves à faire des transferts d’un compte à l’autre pour boucher des trous. Autrement dit, tu as reconstitué un compte unique, avec cinq étapes en plus.
L’épargne n’est pas un quatrième compte
C’est le point que je répète le plus souvent, parce que c’est la confusion la plus répandue.
La méthode des 3 comptes, c’est prélèvements fixes, vie courante, plaisir. Trois comptes de dépenses. L’épargne n’en fait pas partie, et ce n’est pas un oubli.
L’épargne est ailleurs, à côté, sur un livret. Ce n’est pas un compte que tu pilotes au quotidien, c’est une destination. Le virement vers l’épargne, quand tu en fais un, sort de ton budget au même titre que le loyer, et il réduit mécaniquement ce qui reste pour le plaisir. Ça, c’est la vérité que beaucoup de méthodes enjolivent : épargner, c’est se priver de quelque chose maintenant. Autant le savoir et le décider, plutôt que de découvrir en fin de mois qu’il ne reste rien.
Chez nous, il y a d’ailleurs plusieurs poches d’épargne : la réserve de précaution, et le livret de notre fils alimenté de 30€ par mois depuis sa naissance. Aucune des deux n’est un compte du système. Ce sont des virements sortants, comme n’importe quelle charge fixe.
Le cas du compte vacances
C’est la demande la plus fréquente, et celle que je comprends le mieux, parce qu’elle vient d’un vrai problème. Les vacances sont une grosse dépense annuelle qui, si tu ne l’anticipes pas, détruit le mois du retour. J’en sais quelque chose.
Sauf qu’un compte dédié ne résout pas ce problème, il le déplace. Ce qui résout le problème, c’est de mettre de côté tous les mois, et ça, tu peux le faire sur ton livret d’épargne existant avec un libellé clair. Tu n’as pas besoin d’un compte courant supplémentaire, avec sa carte, ses éventuels frais et son solde à surveiller, pour une somme que tu vas sortir une fois par an.
La règle que je me donne : un compte courant se justifie s’il sert à payer des choses toutes les semaines. Sinon, c’est un livret.
Le cas où j’ai vraiment hésité
Il y a un cas où j’ai sérieusement envisagé un compte de plus : l’argent qu’on avance et qu’on nous rembourse. Les frais médicaux, principalement, qui sortent du compte de la vie courante et qui y reviennent trois semaines plus tard.
L’idée d’isoler ça quelque part était tentante, parce que ça fausse la lecture du compte. J’y ai renoncé, et j’ai réglé le problème autrement : un découvert autorisé calibré pour absorber le décalage, et une ligne d’information dans mon tableur. Zéro compte en plus, zéro virement en plus.
C’est souvent comme ça que ça se passe. Quand tu as envie d’un quatrième compte, le vrai besoin derrière est presque toujours un besoin d’information, pas un besoin de séparation. Et une information, ça se note, ça ne s’ouvre pas à la banque.
Ce que trois comptes ont de particulier
Trois, ce n’est pas un chiffre magique. C’est le plus petit nombre qui permet de séparer les trois choses qui ne doivent jamais se mélanger : ce qui part tout seul, ce qui est nécessaire, et ce qui est choisi.
Enlève-en un et tu perds l’essentiel. C’est ce que je vivais avant, avec deux comptes et un tableur : les prélèvements d’un côté, et tout le reste mélangé de l’autre. Je n’ai jamais pu prouver ce que me coûtaient les commandes du mardi soir, parce que tout était dans le même sac.
Ajoutes-en un et tu ne gagnes rien, parce que les trois questions auxquelles tu dois répondre chaque mois sont déjà couvertes. Est-ce que mes charges sont couvertes, est-ce que je peux faire mes courses, est-ce que je peux me faire plaisir. Un quatrième compte ne répond à aucune quatrième question, il redécoupe la troisième.
La rigidité, c’est ce qui fait que ça marche
Il y a un dernier argument, et c’est peut-être le plus important.
Sur mon compte plaisir, le découvert autorisé est de zéro. Volontairement. Quand il n’y a plus rien, il n’y a plus rien, et c’est cette absence de porte de sortie qui rend le système efficace. Sur les deux autres comptes j’ai un petit filet, pour des raisons précises, mais sur celui-là, aucun.
Multiplier les comptes, c’est multiplier les portes de sortie. À partir du moment où tu as six poches, il y en a toujours une où il reste un peu, et tu passes ton temps à faire des transferts au lieu de renoncer. Le système n’a plus de mur, donc il ne te tient plus.
Trois comptes, ça n’a l’air de rien, mais c’est déjà la limite de ce qu’on maintient sans y penser. Et un système qu’on maintient à moitié ne sert à rien du tout.